|
Mr Samy Mankoto est Responsable à la Division des Sciences Ecologiques et de la Terre au siège de l’UNESCO à PARIS , du Réseau africain du Programme MAB « AfriMAB », et Président du RAPAC.
1. Florence Palla : Que s’est-il passé de Séville à Pampelune et quelles ont été les avancées significatives réalisées dans la mise en oeuvre du concept de « Réserve de Biosphère Transfrontière » en Afrique ? Quelle peut-être la plus value d’une approche régionale dans la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité ?
Président : Si je me suis beaucoup étendu sur les origines de l’idée et l’évolution de la notion de «réserve de biosphère», c’est parce que je trouve que ce concept a résisté à l’épreuve du temps, et il a tenu la route tout en s'adaptant merveilleusement bien à l’air du temps. En effet, avant Séville, les réserves de biosphère ne disposaient d’aucun document «juridique» de référence qui pouvait mettre tout le monde d’accord sur une même vision et une stratégie harmonisée de gestion de ces sites. On ne parlait même pas, sinon très peu, de l’objectif sacrosaint de la participation des populations locales et des acteurs locaux à la prise de décisions et à la responsabilité collégiale de la gestion des réserves de biosphère. Depuis Séville, Espagne (1995), la communauté internationale dispose d’une Stratégie qui stipule clairement en son Grand Objectif II : « Utiliser les réserves de biosphère comme modèles d’aménagement du territoire et lieux d’expérimentation du développement durable » et qui va même plus loin, en précisant : «S’assurer du soutien et de la participation des populations locales» (Objectif spécifique II.1) et «Intégrer les réserves de biosphère dans la planification régionale» ; l’ensemble des quatre Grands Objectifs qui composent la Stratégie de Séville, est assorti des recommandations précises, claires et nettes à prendre au niveau de chaque réserve, au niveau national et international, ainsi que des indicateurs de mise en oeuvre. Je vous invite à lire la «Stratégie de Séville» qui pour moi, est un document avant-gardiste.
En l’an 2000, Pampelune (Espagne) a été l’occasion de faire le bilan de «Séville+ 5». La recommandation concernant la procédure d’établissement des réserves de biosphère transfrontières et la mise en place d’une structure de coordination pour un fonctionnement harmonieux de ce genre de sites, a été une des avancées du concept de réserve de biosphère. Deux ans à peine après Pampelune, et dès l’aube du 21ème Siècle, l’Afrique a pris le train en marche ; en effet, l’Afrique a été le premier continent, longtemps après l’Europe, à avoir créé, presque coup sur coup, deux Réserves de Biosphère Transfrontière (RBT). Il s’agit de :
- la RBT de la « Région du W » en 2002 (plus d’un Million d’hectares entre le Bénin, Burkina Faso et Niger), la toute première en Afrique et qui a fait l’objet d’une importante cérémonie inaugurale au village de Kanaré (zone tampon de la RBT), le 17 novembre 2003, par le Sous-Directeur général des Sciences de l’UNESCO,Mr. W. Erdelen, en présence des Ministres en charge de l’Environnement des trois pays, de nombreuses autorités administratives et coutumières du Niger et des représentants de l’Union Européenne qui a accompagné le processus de création de ce site transfrontalier avec les Comités nationaux du MAB des trois pays ;
- la RBT du « Delta du Fleuve Sénégal » en 2005, entre la Mauritanie et le Sénégal ;
- d’autres projets sont à l’étude, notamment, en Afrique Centrale dans la région du Mayombe, entre le Cabinda (Angola), la Réserve de biosphère de Luki en RDC, et la Réserve de biosphère de Dimonika au Congo), et en Afrique de l’Est au Mont Elgon, entre l’Ouganda et le Kenya, qui a déjà établi la Réserve de biosphère du Mont Elgon, de son côté.
L’approche régionale est une des missions assignées au RAPAC par le Traité des Chefs d’Etat signé à Brazzaville, le 5 février 2005. Ce Traité qui institutionnalise la COMIFAC (Commission des Forêts d’Afrique Centrale) ainsi que le Protocole de collaboration COMIFAC-RAPAC (signé à Yaoundé, Cameroun, le 29 mai 2004 donnent mandat au RAPAC de servir d’outil de la COMIFAC pour la mise en oeuvre de son Plan de Convergence en matière d’appui à la concertation, à l’harmonisation et à l'intégration régionale dans la gestion participative des aires protégées et de leurs zones périphériques.
2. FP : A la réunion du Conseil d’Administration que vous avez présidée les 16 et 17 février 2006 à Libreville (Gabon), les Administrateurs ont statué sur la liste des «sites pilotes RAPAC.» Un total de 33 sites pilotes ont été choisis dans les huit pays du RAPAC, parmi lesquels 6 réserves de biosphère seulement. Comment voyez-vous le rôle du RAPAC dans la promotion du Réseau mondial des réserves de biosphère dans le Bassin du Congo ? Il y a-t-il un intérêt à pousser derrière l’idée des «sites RAPAC à l’ONU» ?
Président : Je me réjouis d’abord de constater qu’à part l’Ipassa-Makokou qui n’a pas été présentée par le Gabon au titre des sites pilotes RAPAC, toutes les six autres réserves de biosphère que compte l’Afrique Centrale à ce jour, l’ont été. C’est le cas du Cameroun, avec ses trois réserves de biosphère (Dja, Bénoué,Waza), de la République du Congo (Odzala-Kokoua), de la République Centrafricaine (Bamingui-Bangoran), et de la République Démocratique du Congo (Luki). Mais il faut souligner que dans l’ensemble, les « Sites ONU » comme vous aimez les appeler, à savoir, les réserves de biosphère reconnues au titre du Programme MAB de l’UNESCO et les sites figurant sur la Liste du patrimoine mondial, sont en fait au nombre de 11, dont 5 sites du patrimoine mondial et 6 réserves de biosphère, soit presque le tiers du contingent des sites labellisés RAPAC.
3. FP : Nous avons comme l’impression que les pays accordent plus d’attention à la Convention du Patrimoine Mondial plutôt qu’au Cadre statutaire des réserves de biosphère. Est-ce-que je me trompe ? Quelle est la différence en fait entre site du patrimoine mondial et réserve de biosphère ? Qu’est-il arrivé à la Lopé,lors de la 30ème session du Comité du Patrimoine Mondial à Vilnius ?
Président : Non, vous ne vous trompez pas. Les statistiques le prouvent : alors qu’il y a 482 réserves de biosphère dans 102 pays, il existe actuellement 830 biens du patrimoine mondial dont 644 biens culturels, 162 naturels et 24 mixtes dans 138 pays. C’est souvent une question de prestige international que l’opinion publique accorde aux sites du patrimoine mondial qui fait que les Etats font un clin d’oeil plus intéressé à la Liste du patrimoine mondial plutôt qu’au Réseau mondial des réserves de biosphère, les sites du patrimoine mondial représentant des biens culturels et/ou naturels d’une «valeur universelle exceptionnelle». Par ailleurs, plusieurs sites, notamment en Afrique, ont le statut de Réserve de Biosphère et de site du Patrimoine Mondial. C’est le cas de Niokolo-Koba au Sénégal, des Monts Nimba en Guinée, de Taï en Côte d’Ivoire, et de Dja au Cameroun par exemple; d’où la confusion qui en résulte parfois dans l'interprétation des deux notions. C’est Feu le Dr Michel Batisse, père fondateur du Programme MAB, qui dans un excellent article intitulé «World Heritage and Biosphere Reserves : complementary instruments» publié dans la revue «Parcs» de l’UICN volume 11 n°1 explique clairement la différence entre les types de désignation, et que je résumerai comme suit :
- la Convention pour la protection du patrimoine mondial culturel et naturel a été adoptée par la Conférence générale de l’UNESCO en 1972 ; elle est entrée en vigueur en 1978, après ratification par un nombre suffisant des pays ; de ce fait, c'est un instrument juridique contraignant ;
- tandis que le Cadre statutaire du réseau mondial des réserves de biosphère a une origine différente, qui remonte à la Conférence sur la Biosphère organisée par l’UNESCO en 1968, et au lancement en 1970 du Programme MAB ; et comme nous l’avons vu au début de notre entretien, le Cadre statutaire est un instrument souple qui fixe les règles du jeu ;
- la Convention du patrimoine mondial a pour objectif principal la protection des biens de valeur universelle exceptionnelle pour les générations actuelles et futures, ce qui justifie le besoin de l’assistance internationale et la raison d’être du Fonds du Patrimoine Mondial associé à la Convention et auquel les Etats sont tenus de contribuer par des cotisations annuelles obligatoires suivant le barème fixé par la Convention ;
- contrairement aux sites du patrimoine mondial, les réserves de biosphère sont un concept plus large qui, au-delà du simple label, vise l’aménagement intégré du territoire (land-use planning), par un processus de zonage bien étudié qui confère à ces sites trois fonctions fondamentales (cf. l'article sur la présentation des réserves de biosphère ) : conservation – développement – appui logistique, c’est-à-dire, appui à l’éducation, à la sensibilisation du public, à la formation et à la recherche ;
- très souvent, et c’est le cas de la plupart des réserves de biosphère de la première génération désignées à partir des parcs nationaux, l’aire centrale disposant d’un statut légal de protection au niveau national, constitue le site du patrimoine mondial (cas des Monts Nimba); dans ce cas, il y a convergence et complémentarité entre site du patrimoine mondial et réserve de biosphère.
Pour ce qui est de la proposition d’inscription de la Réserve naturelle de la Lopé, un des sites pilotes RAPAC et ancien site d’intervention ECOFAC, au titre de site mixte du patrimoine mondial (naturel et culturel), le Comité du Patrimoine mondial, réuni en sa 30ème session (Vilnius, Lithuanie, 8 -16 juillet 2006), a décidé du renvoi de la proposition de l’Ecosystème et
paysage culturel relique de Lopé-Okanda, Gabon, selon les critères culturels, à l’Etat partie pour qu’il fournisse des informations complémentaires ; le Gabon a été invité par la même occasion à présenter une demande d’assistance internationale afin de financer le travail exigé.
J’aimerais saisir cette occasion pour dire que le plus souvent, on entend ce genre de critiques, «les réserves de biosphère
ne fonctionnent pas, l’UNESCO ne fait rien !». Mais on oublie que les réserves de biosphère sont des sites établis par
les pays participant au Programme MAB. Il appartient en premier lieu, aux gouvernements et aux comités nationaux du MAB de ces pays d’utiliser ces sites comme instruments de planification de l’espace et de les intégrer dans les politiques d'aménagement du territoire.
4. FP : Un état des lieux des réserves de biosphère de la sous-région Afrique Centrale a-t-il été fait ? A quand l’extension de l’expérience de l’UNESCO en matière de réserves de biosphère dans les pays comme la Guinée Equatoriale, São Tomé et Principe, Tchad, pays membres du Réseau RAPAC ?
Président : A la demande du Ministre de l’Economie Forestière et de l’Environnement de la République du Congo, un «Premier Atelier sous-régional sur l’examen périodique des réserves de biosphère d’Afrique Centrale» a été organisé à Brazzaville du 22 au 24 décembre 2003, avec l’aide du Secrétariat du Programme MAB de l’UNESCO. Malgré la veille des fêtes de Noël, l'Atelier de Brazzaville a connu une participation d’une soixantaine de délégués venus de quatre des cinq pays d’Afrique Centrale ayant établi des réserves de biosphère il y a plus de dix ans : Cameroun, Congo, Gabon, et République Démocratique du Congo). La participation des ONGs et Programmes internationaux parmi lesquels le projet GEF-Dimonika, UE-ECOFAC/Odzala, WCS, ADIE, PNUD-Congo/Changements Climatiques, a été très bénéfique à l’atelier.
L’atelier de Brazzaville a identifié également plusieurs sites potentiels et d’intérêt en Afrique Centrale qui pourraient
faire partie du Réseau mondial des réserves de biosphère, y compris transfrontières. La plupart d’entre eux sont des «sites pilotes RAPAC» à savoir :
- la Réserve communautaire du Lac Télé/Likouala-aux-Herbes (Congo) ;
- Dzanga-Sangha (RCA) – Lobéké (Gabon) – Nouabalé-Ndoki (Congo) ;
- le Tri-DOM impliquant Dja – Odzala – Minkébé (Makokou) entre le Cameroun, le Congo et le Gabon.
L’idée d’une réserve de biosphère transfrontière pour la préservation de l’écosystème de forêt tropicale humide du Mayombe entre l’Angola (région du Cabinda) – le Congo (Dimonika) et la RDC (Luki), trois pays en situation post-conflit et en phase de reconstruction, a retenu l’attention particulière des participants à l’Atelier de Brazzaville de décembre 2003. Plusieurs pays de la sous-région (Guinée Equatoriale, São Tomé et Principe, Tchad) ont manifesté leur volonté de participer au Réseau mondial des réserves de biosphère et de proposer des sites sur la Liste du patrimoine mondial ; et des dossiers à l’état mûr existent dans ce domaine (cas du projet de réserve de biosphère de Zakouma, élaboré par le Tchad avec la collaboration de la Coopération espagnole dans le cadre du Programme régional ECOFAC). C’est en grande partie grâce à la collaboration AfriMAB – Programme régional ECOPAS de l’Union Européenne, que la Réserve de biosphère transfrontière du «W» a vu le jour en Afrique de l’Ouest. Et je tiens, au cours de mon mandat de Président du Réseau des Aires Protégées d’Afrique Centrale, à pousser derrière l’idée de «sites RAPAC à l’ONU» ; cela contribuera à renforcer le réseau de nos sites, en terme de visibilité et de crédibilité.
5. FP : Auriez-vous un mot de la fin, Monsieur le Président ?
Président : Comme mot de la fin, c’est un grand merci que j’adresse au Gouvernement du Gabon qui a bien voulu accueillir le siège de notre Réseau, à la COMIFAC d’avoir accordé au RAPAC le mandat d’être son outil privilégié en matière d’harmonisation et d’intégration régionale des politiques, législations, institutions et programmes relatifs à la gestion des aires protégées et leurs zones périphériques, dans le cadre de la mise en oeuvre du Plan de Convergence.
Je voudrais exprimer également, au nom du Conseil d’Administration, mon sentiment de gratitude à la Commission Européenne et à la Coopération Française, en particulier le FFEM pour leur appui substantiel dans le renforcement des capacités institutionnelles et opérationnelles de notre jeune Réseau. Et comme je l’ai toujours dit «une oeuvre humaine, si modeste soit-elle, est le fruit d’un effort collectif».
Aussi, je souhaite remercier les deux premiers Présidents du RAPAC, le Ministre Raymond Mbitikon et le Professeur Pierre Pfeffer, véritables pionniers dans le lancement du Réseau, Jean-Pierre Agnangoye, Secrétaire Exécutif du RAPAC, Sophie Villard, Consultante auprès du Président, vous-même, Mme Florence Palla, le personnel du Secrétariat, sans oublier ma Hiérarchie à l’UNESCO qui m’a donnée l’occasion de participer avec vous dans cette belle aventure qu’est le RAPAC.
|
Pour en savoir plus, consulter sur le site web de l'UNESCO :
- la section consacrée au MAB (Man And Biosphere) ;
- dans cette même section (MAB), la page proposant en téléchargement, entre autres, les documents officiels concernant les réserves de biosphères ayant trait à la Conférence de Séville (1995) et à la rencontre internationale de Pampelune (2000 – Séville+5) ;
- la page relative à la 30e session du Comité du patrimoine mondial , qui s'est tenue à Vilnius, Lituanie, du 8 au 16 juillet 2006.
|
|