L’exemple des tortues marines en Afrique centrale
Les aires protégées et l’Information Déclarer plus d’espaces naturels comme « Aires Protégées » pour des raisons de conservation, qu’il s’agisse de la composante faunistique ou floristique, est de plus en plus considéré comme un moyen sécurisé d’action. Mais pour assurer une pérennité des espèces concernées, la collecte de diverses données est un point central puisque seules ces données donneront l’information adéquate à la décision de la mise en place des stratégies efficaces. La gestion de l’information de la donnée environnementale est certainement l’outil incontesté et le plus efficace pour assurer une conservation avisée et orientée. Certaines Aires Protégées Terrestres sont bien avancées et jouissent de l’attention de la communauté des conservationnistes. Alors qu’en est-il des Aires Protégées Marines « APM » dans l’espace RAPAC ? Dans cet exposé, il ne s’agira pas de faire un état des « Aires Protégées Marines » dans l’espace RAPAC ou encore de vouloir exposer leurs fonctionnements, mais il s’agit plutôt de valoriser les efforts de conservation entrepris depuis huit ans dans certaines « Aires Protégées Marines » dont les résultats éloquents sont amenés à faire école. L’information, en particulier son maintien et sa valorisation, tient une place très importante dans ce processus.
Ces résultats tiennent en effet de la gestion de l’information.
Gérer veut dire autrement organiser la donnée. Cette organisation tient
d’un support structurel. Le programme pour la PROotection des TOrtues
Marines en Afrique Centrale « PROTOMAC » est une structure qui a fait
ses preuves pendant ces huit dernières années par la gestion d’une base
de données organisée et fonctionnelle réunissant huit ONG reparties
dans cinq pays d’Afrique Centrale à savoir : le Cameroun, le Gabon, la
Guinée Equatoriale, le Congo-Brazza et le São Tomé et Principe avec les
soutiens précieux de l’Union Européenne à travers le Programme ECOFAC
et le Réseau des Aires Protégées d’Afrique Centrale (RAPAC).
Les tortues marines comme Information
Cette gestion repose essentiellement sur la conservation des tortues marines. En effet, les tortues marines sont des espèces longévives, essentiellement migratrices et à cycle biologique complexe. Le groupe des tortues marines serait apparu il y a 65 millions d’années. Elles représentent une composante ancienne et importante de la biodiversité. Au cours de l’évolution, plusieurs modifications leur ont permis de s’adapter d’abord au milieu marin puis au milieu pélagique. Jusqu’au 19ème siècle, les tortues marines
étaient encore abondantes avec des populations estimées en millions
d’individus (Marine Turtle Specialist Group, 1995). Mais au cours de
ces dernières années, l’Homme, par ses activités, a dilapidé ce
patrimoine mondial, le réduisant à un niveau alarmant. De nombreuses
menaces pèsent actuellement sur les tortues marines. Elles touchent
l’ensemble de leur cycle de vie, de manière directe ou indirecte, que
ce soit à terre ou en mer : braconnage sur les sites de ponte,
destruction de leurs habitats, captures, pollutions diverses…
Parmi les six espèces rencontrées dans l’Atlantique cinq fréquentent
le golfe de Guinée : la tortue verte (Chelonia mydas), la tortue
imbriquée (Ertmochelys imbricata), la tortue olivâtre (Lepidochelys
olivacea), la tortue luth (Dermochelys coriacea) et la Couanne (Caretta caretta). Elles sont toutes inscrites sur la liste rouge de
l’UICN à des statuts menacés et listées dans l’annexe I de la CITES
comme espèces menacées ou vulnérables.
Standardisation des protocoles
Ces caractéristiques rendent difficiles les efforts de conservation.
C’est donc un pari difficile à relever, lorsqu’il s’agit de travailler
pour la conservation de tortues marines. Ceci étant, une stratégie
globale envisagée pour du long terme, de manière à prendre en compte
l’ensemble de l’aire de distribution des tortues marines, trouve ici
toute sa raison d’être. C’est cela le combat de PROTOMAC et aussi son
point fort.
Organiser cette stratégie globale pour l’ensemble des acteurs passe
par l’élaboration de protocoles standardisés, des méthodes de travail
harmonisées afin garantir une collecte cohérente des données, dans le
but de rassembler des données comparables et fiables, sécurisées dans
des systèmes permettant d’en tirer la connaissance dits bases de
données.
Aujourd'hui, plusieurs organisations se sont mobilisées pour prendre
part au programme de suivi des populations de tortues marines autour
des différents bassins océaniques. Les travail abattu sur les côtes
d’Afrique Centrale est primordial car les sites (espaces marins et
côtiers) du golfe de Guinée représentent l’une des zones biologiques
les plus riches au monde de part la diversité des tortues marines (les
eaux de São Tomé accueillent cinq espèces) ou de par le nombre
impressionnant de pontes qu’accueillent les plages - les plages de Parc
National Mayumba (Gabon) et celles du Parc National de Conkouati Douli
(Congo), sans oublier celles du Parc National de Pongara- qui sont les
premiers sites mondiaux pour la nidification de la tortue luth.
Bien que l’on puisse observer des avancées récentes dans la recherche
et la conservation de tortues marines le long de la côte Atlantique, le
statut des espèces et des tendances des populations sont toujours
malcomprises. Aussi, en considérant principalement le niveau des
menaces supposées, le statut de conservation de ces populations a été
qualifié comme défavorable (Atelier de Dakar 2002).
Du stockage à la valorisation
PROTOMAC, sous la supervision du Professeur Marc Girondot (Muséum
National d’Histoire Naturelle de Paris, Université Paris Sud et Centre
National de la Recherche Scientifique) a initié une étude générale pour
générer une stratégie de conservation cohérente tout en réduisant le
vide des connaissances en ce qui concerne les populations de tortues
marines de la région d’Afrique Centrale.
Cette étude est basée sur des données collectées le long de la côte de
quatre pays en appliquant une méthodologie commune pour la collecte de
données standardisées : A São Tomé et Principe, avec la participation
de l’ONG MARAPA (Mar Ambiente di Pesca Artisanale) pour un total de 209
km de côtes, au Cameroun, avec la participation de CERECOMA (Centre de
recherches spécialisé pour les écosystèmes marins) pour un espace de
402 km, au Gabon avec la participation ACPE-Ibonga (Gamba), ASF
(Aventures Sans Frontière – Pongara et Mayumba-) et Gabon Environnement
(Pongara et Mayumba). Les secteurs suivis ne représentent que 20 % de
800 km, longueur total du littoral gabonais. Au Congo les 170 km de
plages sont suivis par les ONG RENATURA et WCS-Congo dans le Parc de
Conkouati. Ceci représente, plus de 1500 km de littoral continental et
insulaire suivi pendant 1 à 8 ans selon les sites. Toutes ces
Organisations travaillent sous la coordination de PROTOMAC.
Les données ont été ensuite centralisées dans la base de données
PROTOMAC, la base de données la plus importante du monde à jour
concernant les 4 espèces de tortues marines nidifiant en Afrique
Centrale (Godgenger et al., In press). Les données sont issues des
activités de comptages de traces fraîches de la nuit précédente ainsi
que des patrouilles de nuit pour identifier et marquer les individus
sur la plage.
Un modèle statistique original a été développé en adaptant les outils
existants (Girondot et al., 2006; Godgenger et al., 2008) aux
spécificités de la région, en particulier à l’existence de plages à
très faible ou très forte fréquentation dans le même jeu de données. Ce
modèle permet de décrire la saison de pontes des tortues marines et
évaluer le nombre total de pontes à partir de données partielles. Les
traces de chaque espèce ont été utilisées comme un indice de la taille
de population afin d’établir la tendance de ces populations.
Phénologie et spatialisation de la ponte
Les premiers résultats significatifs sont d’ores et déjà disponibles.
La phénologie de la saison de pontes des quatre espèces nidifiant en
Afrique centrale a pu être déterminée (figure à côté). L’ordre
d’arrivée sur les plages d’Afrique centrale est la tortue olivâtre,
début août, la tortue verte, en septembre, la luth en octobre et enfin
l’imbriquée en novembre. Ce décalage dans le temps pourrait être
interprété comme lié à une séparation temporelle de niche écologique
pour éviter une trop forte interaction sur les plages et une
destruction des pontes. Une alternative serait à rechercher sur les
déterminants écologiques océaniques induisant le début de la ponte. Ces
résultats sont d’une importance capitale pour le suivi à long terme de
ces populations puisqu’on se rend compte que le suivi classiquement
effectué commençant le 15 octobre est beaucoup trop tardif.
Des facteurs spécifiques influençant la forme de saison de ponte des
tortues marines en Afrique Centrale sont encore inconnus. Afin de
mettre en place un modèle approprié décrivant les saisons de ponte, la
prédominance entre des effets « géographiques » et des effets « années
» a pu être déterminée grâce aux données de la tortue luth. Pour ce
test, 2 sites de ponte au Congo, 3 sites au Sud du Gabon et 3 sites au
Nord du Gabon ont été utilisés car ils sont ceux les mieux suivis. Un
très fort effet année est noté : on observe des variations
significatives du début et de fin de la saison de ponte selon les
années. L’effet « géographique » est nettement moins important ce qui
justifie le travail à l’échelle de l’Afrique centrale et donc le rôle
même de PROTOMAC.
L'activité de ponte de tortue luth dans le Golfe de Guinée est la plus
importante en comparaison des autres espèces. Le plus grand nombre de
nids de tortues luths est concentré le long des côtes gabonaises. Les
évaluations de niveau de nids confirment que le Gabon accueille les
plus grandes colonies de tortues luths de par le monde (Fossette et
al., 2008). Les points chauds sont principalement les côtes des Parcs
Nationaux de Mayumba, de Pongara et de Longo.
Les activités de ponte des tortues olivâtres sont étendues sur la côte
d’Afrique Centrale avec une préférence pour les sites de Gamba, de São
Tomé et Principe, de la frontière Congo-Gabon et des côtes à la
frontière entre le Congo et l’Angola (Cabinda).
Les plus grandes colonies de tortues vertes d’Afrique Centrale semblent
être placées sur l’Archipel de São Tomé et Principe. Des petites
populations nidifiant sont enregistrées sur les côtes gabonaises
(Pongara, Mayumba) et congolaises (Conkouati-Douli). Les activités de
ponte des tortues imbriquées sont enregistrées surtout sur l’Île de São
Tomé et Principe. Une petite population nidifie de manière
occasionnelle dans les Parcs de Pongara et de Loango.
Analyse temporelle et conclusions
L'analyse de la série temporelle de données de ponte de la tortue luth
et de la tortue olivâtre nous a permis de définir leur tendance au
cours de cette dernière décennie. Une stabilité des populations
nidifiant de ces deux espèces est observée, ce qui est particulièrement
encourageant et justifie pleinement la poursuite des programmes de
conservation dans la région. Les données disponibles dans la base ne
sont pas assez importantes pour permettre une analyse de tendance de
série temporelle en ce qui concerne la tortue imbriquée et la tortue
verte et ce point sera à améliorer dans l’avenir.
Les activités de suivi des populations des tortues marines sont
récentes en Afrique Centrale et la connaissance sur les populations
nidifiant doit être étendue. Une évaluation du nombre de femelles basée
sur les nombres de nids annuels n'est pas ainsi encore possible car on
ne connaît pas le nombre de nids annuels par femelle ni la probabilité
de retour sur site après 1, 2 ou 3 ans. Néanmoins, les activités de
ponte de tortues le long des sites d’Afrique Centrale sont évaluées à
25 000 nids annuels pour la tortue luth, 2 400 nids annuels pour la
tortue olivâtre et pour la tortue imbriquée et 1 000 pour la tortue
verte.
En ce qui concerne les menaces, des programmes efficaces de
conservation le long de leurs habitats différents doivent être
entrepris. Des tortues marines migrent à travers des eaux
internationales et on connaît maintenant des migrations
transatlantiques de tortues luth (Billes et al., 2006). C’est ici que
s’impose une stratégie globale pour assurer la conservation intégrale
des populations. Cette assurance pour la survie des espèces serait
efficace seulement dans une dimension régionale au cours de la saison
de ponte (Witt et al., 2008) et internationale entre les saisons de
ponte.
Nous faisons face à un point clef de conservation des tortues marines
le long de la côte Atlantique d’Afrique Centrale. On doit prendre des
mesures globales pour maintenir la stabilité des populations. La
coopération régionale et internationale dans la stratégie de
conservation doit être nécessairement renforcée. L'appui financier
durable aux initiatives locales est donc une des problématiques à
traiter en urgence.
Grâce à la mise en place d’une base de données par PROTOMAC pour réunir
les efforts de conservation au niveau régional, la gestion de
l’information des activités de conservation des tortues marines a été
rendue possible.
Alain Gibudi, Marie-Clélia Godgenger et Dominique Roumet
Protomac:
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Pr Marc Girondot,
Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris (MNHN)
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